Diamants bleus – La lutte des pêcheurs artisanaux locaux contre les flottes commerciales internationales pour le poisson dans les eaux marines d’Afrique de l’Ouest
Dans l’aire marine protégée de Joal-Fadiouth, au Sénégal, la communauté locale de pêcheurs lutte contre la pêche commerciale illégale qui épuise les ressources.
Dans de nombreuses régions du monde, la pêche industrielle exerce une forte pression sur les écosystèmes et sur les communautés locales qui en dépendent. En Afrique de l’Ouest par exemple, environ 7 millions de personnes dépendent directement de la pêche pour leur subsistance. Au Sénégal en particulier, où environ une personne sur cinq travaille dans l’industrie de la pêche, la contribution estimée du secteur au PIB s’élevait à environ 4 % en 2016, l’une des plus élevées des pays d’Afrique de l’Ouest. Afin de faire face aux menaces posées par la surpêche – provenant principalement de la pêche industrielle fortement subventionnée – dans la région des upwelling d’Afrique de l’Ouest, le gouvernement sénégalais a établi en 2004 cinq aires marines protégées (AMP) en vertu du décret n° 2004-1408, à Saint-Louis, Kayar, Joal-Fadiouth, Abene et Bamboung, dans le but de conserver la biodiversité ainsi que d’accroitre les rendements de la pêche et les avantages socio-économiques qui en découlent pour les communautés locales.
Bien que la gestion nationale des AMP reste sous la tutelle de la Direction des Aires Marines Communautaires Protégées et du Ministère de l’Environnement et du Développement Durable, les approches participatives pour la conception, la mise en œuvre et la gestion des AMP sont de plus en plus encouragées au Sénégal. Située le long de la Petite Côte, l’AMP communautaire de Joal-Fadiouth se trouve à 114 km au sud de Dakar, capitale du Sénégal, et s’étend sur 17 400 ha. Joal-Fadiouth est le principal quai de débarquement de pêche artisanale du pays, et ses eaux sont parmi les plus poissonneuses d’Afrique de l’Ouest. Sur les 420 000 tonnes de poisson débarquées annuellement dans tout le pays, 130 000 tonnes sont débarquées à Joal-Fadiouth, tandis qu’un tiers des pirogues autorisées à pêcher au Sénégal opèrent dans cette zone. Les objectifs principaux de l’AMP de Joal-Fadiouth étaient initialement la conservation des habitats et des espèces (par la restauration des habitats, la reconstitution de la dynamique naturelle des populations, la reconstitution des stocks de poissons et la protection des espèces menacées) et l’amélioration des conditions de vie de la population locale. Cependant, les AMP modifient également les droits d’usage des populations locales en instaurant de multiples restrictions à l’accès aux ressources. C’est pourquoi elles ont tendance à subir une certaine contestation de la part des communautés concernées. Le développement d’AMP écologiquement durables et socialement équitables exige donc de combiner à la fois la conservation et la pêche dans un système intégré.

Un aspect crucial qui soutient l’acceptabilité sociale de l’AMP de Joal-Fadiouth est sa gestion communautaire. Le président du comité de gestion de l’AMP, M. Abdou Karim Sall, est un pêcheur charismatique et bien connu, qui est également le président de l’association locale de pêche depuis 2006. « Tout ce qui est fait pour moi, mais sans moi, est fait contre moi », souligne M. Sall en ce qui concerne l’approche de gestion communautaire, avant d’ajouter « Dans l’AMP communautaire de Joal-Fadiouth, les pêcheurs mettent en œuvre leurs propres mesures de gestion. Par exemple, la pêche de nuit est interdite dans la zone depuis 9 ans, du 1er mai au 31 décembre. Lorsque le ministre [de la pêche] a suggéré d’appliquer une interdiction de 4 mois, les pêcheurs eux-mêmes ont plaidé pour une interdiction de 8 mois ». De plus en plus, l’AMP promeut également l’éducation environnementale et la sensibilisation du public, notamment afin d’améliorer son acceptabilité sociale parmi les pêcheurs locaux. Depuis sa création, l’AMP de Joal-Fadiouth a ainsi ouvert la voie en termes de meilleures pratiques pour la création et la gestion d’autres AMP au Sénégal.

Toutefois, au fil des ans, la création d’AMP – que ce soit au Sénégal ou ailleurs dans le monde – n’a pas toujours permis de sauvegarder les ressources dont dépendent les communautés littorales. Les stocks de poissons pélagiques, notamment, diminuent rapidement, en particulier dans un contexte où la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN) augmente la pression déjà élevée exercée sur les écosystèmes marins. Non seulement la pêche INN menace-t-elle des écosystèmes entiers, mais celle-ci entraîne également des pertes économiques atteignant 50 milliards de dollars à l’échelle mondiale. L’Afrique de l’Ouest, en particulier, serait la région la plus touchée par la pêche INN dans le monde. Le Sénégal, en 2012 seulement, a perdu environ 2 % de son PIB en raison d’activités de pêche INN. Dans ce pays, la pêche INN, pratiquée principalement par des navires industriels étrangers opérant souvent dans des zones de pêche artisanale, affecte les moyens de subsistance des pêcheurs locaux, et oblige ceux-ci à sortir plus longtemps et plus loin en mer. Au fil des ans, l’aggravation de cette situation a conduit M. Sall et d’autres pêcheurs à patrouiller et à surveiller l’AMP nuit et jour, afin de signaler les navires criminels aux autorités maritimes sénégalaises. L’épuisement des stocks de poissons, en partie aggravé par les subventions néfastes à la pêche industrielle, est en effet dramatique sur le plan socio-économique et culturel pour le Sénégal, où « le poisson est une source essentielle de protéines animales pour les populations, […] et constitue le premier secteur d’exportation », selon M. Sall, qui a ajouté : « Les Sénégalais consomment 28 kg de poisson par an. Essayez d’imaginer le Sénégal sans Thieboudienne [le repas traditionnel sénégalais à base de poisson] ! ».

Une autre pression indirecte, mais néanmoins importante, exercée sur les pêcheries sénégalaises est la demande croissante de farines de poisson pour l’aquaculture mondiale, elle-même entraînée par une demande croissante de fruits de mer sur la plupart des continents. Directement implantées sur la côte à Joal-Fadiouth, les usines de farine de poisson – dont certaines sont détenues par des étrangers – exercent une forte pression sur les ressources halieutiques, en particulier sur les sardinelles. « De telles usines peuvent traiter jusqu’à 6000 tonnes de poisson par semaine, alors que le Sénégal n’est pas censé pêcher plus de 250 000 tonnes de poisson par an en ce qui concerne la sardinelle, afin de rester dans des limites écologiquement durables », explique M. Sall. S’approvisionnant en achetant leur poisson aux pêcheurs locaux, ces usines augmentent fortement la demande de poisson, incitent les pêcheurs à en capturer encore plus et augmentent la pression sur les stocks déjà en diminution. En outre, certaines de ces usines rejettent directement leurs déchets dans les eaux de l’AMP, affectant ainsi la santé des herbiers marins environnants, qui servent de zones d’alimentation et de nurserie et qui sont donc primordiaux pour la reconstitution des principales espèces de poissons commerciales.
La pêche INN au sein et autour des AMP, et la menace qu’elle représente pour la biodiversité marine et la sécurité alimentaire, non seulement en Afrique de l’Ouest mais aussi le long de la côte de l’Afrique de l’Est, a conduit au récent développement de systèmes de surveillance électronique (EMS), comprenant des caméras haute définition, la géolocalisation par satellite ou des systèmes de surveillance des navires, visant à signaler les activités de pêche des navires. Ces systèmes sont par exemple actuellement testés au Ghana et à Fidji, avec d’autres initiatives en cours dans l’océan Indien. Au Sénégal et en Afrique de l’Ouest en général, avec une surveillance inadéquate, les AMP s’avèrent à elles seules insuffisantes pour conserver les ressources marines. Malgré le développement de ces technologies, M. Sall est inquiet pour l’avenir : « Nous transformons actuellement notre océan en déserts liquides ! ». Il est donc de la responsabilité des gouvernements de mieux soutenir les communautés de pêcheurs dans les AMP et de les aider à protéger leurs ressources contre les bandits marins itinérants internationaux.
Louis PILLE-SCHNEIDER
Photographies: Comité de gestion de l’AMP de Joal-Fadiouth


